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Ce site est consacré à la diffusion des enseignements du professeur Yéchayahou Leibovitz.

Y.LEIBOVITZ

 

 

 

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trad.israel@gmail.com

 

LES LETTRES :

 

Depuis la cellule n°6

Comment soumettre les E.U (!!)

Bestialisation de la société 

Les Arabes

Inluctable criminalité de l'occupant

L'occupation, la guerre, la pauvreté

Seuls des hommes égaux peuvent faire la paix

 

Courage

Sens de la vie

Vie après la mort ?

Finalité de la vie

Félicitations de la cellule n°6

03.02.90

 

Pr. Leibovitz,

 

Bonjour,

Toutes les félicitations - pour l’obtention du titre de docteur honoris causa de l’Université de Tel-Aviv - de deux personnes incarcérées dans la cellule n°6 pour avoir refusé de servir dans les territoires, nous qui sommes vos lecteurs, et de la part, également, d’une centaine d’autres prisonniers qui ont été libérés.

 

Avec notre profonde bénédiction,

A. et H.

 

 

12.02.90

 

A.et H , bravo, et restez forts,

 

C'est un grand honneur et une profonde satisfaction personnelle que de connaître le privilège de recevoir votre estime, celle de Juifs en qui je vois les héros d’Israël de notre époque.

 

Avec ma bénédiction,

 

Yechayahou Leibovitz

 

 

COMMENT SOUMETTRE LES ETATS-UNIS

 

Haarets, 14/04/76

 

Pour sortir l'Etat d'Israël de l'impasse politique dans laquelle il se trouve et garantir sa sécurité, le colonel Ariel Sharon propose de « se mesurer* aux Etats-Unis » afin, semble-t-il, de modifier à notre avantage les relations qu'ils entretiennent à notre égard. Sharon n'a pourtant pas développé plus avant quelles pourraient être les voies de cette confrontation.

 

Enthousiasmé par ses propos et d'un plein accord, je voudrais les compléter et proposer un programme réaliste en détaillant les moyens par lesquels nous pourrions exercer des pressions sur les Etats-Unis. Procédons crescendo :

 

  1. Le ministre des Affaires Etrangères Ygal Alon fera savoir qu'à partir de maintenant il refusera de s'entretenir avec le secrétaire d'Etat Henry Kissinger.

  2. Si cette menace s'avérait inefficace – le ministre du Budget Joshuah Rabbinovitz ferait savoir qu'il refuserait dès lors le soutien financier des Etats-Unis.

  3. Si les américains n'avaient toujours pas plié- le ministre de la Défense Shimon Peres ferait savoir qu'il n'accepterait plus, à partir de cet instant, d'armement américain.

  4. Une fois épuisées ces mesures extrêmes – le député Moshe Dayan actionnerait sa force de frappe nucléaire sur la maison blanche, la colline du Capitole et Washington.

 

C'est alors que le Messie arriverait à Sion ; tous en chœur : Amen.

 

Yechayahou Leibovitz

 

* Ndt : on pourrait aussi traduire lihitmoded par « faire face » ou « nous confronter ».

 

 

La bestialisation de la société.

 

 Jérusalem, le 1er Mai 1975

 

 

Cher professeur Leibovitz,

 

Cela fait déjà quelques temps que je suis vos interventions et je m’enthousiasme à chaque fois que j'entends vos prises de position. Dans l’Israël d’aujourd’hui, cela m’étonne et me réjouis qu’il y ait encore quelqu’un comme vous, intelligent, courageux. Mais trève de compliments et  place à la critique : cela me déçoit également énormément que quelqu’un de votre niveau ait si peu d’influence concrète sur la vie de notre Etat qui a forcément tellement soif de bons citoyens intelligents. Mais c’est un fait : vous parlez, vous dites des choses intelligentes, mais les autres font n’importe quoi ! J’aimerais vous demander si cet apparent manque d’effectivité est inhérent à la situation des plus dramatiques sur laquelle vous ne pouvez pas agir - si ce n’est comme Socrate, c’est-à-dire en choisissant une mort héroïque - ou si ce manque d’effectivité vient d’un quelconque défaut dans votre façon d’agir ? J’espère que cela ne vous agacera pas que j’ose vous critiquer mais vous savez de toute évidence que des applaudissements, à eux seuls, ne servent pas à grand chose.

 

Pour en venir à des prises de position plus précises, je vous ai entendu sur Qol Israël au sujet de la question terrible (qui relève du nazisme) de l’ « amélioration de la race humaine par la génétique ». N’est-il pas effrayant de s’apercevoir que dans un état juif, après Auschwitz et Bergen-Belsen, certains n'hésitent pas à recourir à un langage véritablement nazi (il n’est pas nécessaire que je vous rappelle la formule nazie de « l’espace vital » qu’utilisent les partisans du « Grand Israël »…). Salle Weiss, mercredi après-midi, vous avez parlé de la nécessité de « se retirer des territoires », entre autres idées édifiantes. Le soir de la Journée de l’étudiant vous avez présenté le Bloc de la Foi (Gouch Emounim) comme des idolâtres.

 

Je voudrais vous demander la chose suivante : n’y aurait-il pas un moyen d’influer sur la marche des évènements qui se déroulent chez nous, de façon directe, par exemple par le biais d’actions politiques, des manifestations… Vous aviez déjà répondu : « la seule façon c’est de ne pas rentrer en contact avec le pouvoir » (ou quelque chose de cet ordre là). A mon humble avis, c’est un procédé passif, le pouvoir semble ne se pas se soucier de vos vues lumineuses, ce qui est par ailleurs bien dommage…

 

Je voudrais me présenter : étudiant en philosophie en troisième année de M.A., plutôt âgé pour un étudiant (42 ans) à cause, encore une fois, des événements de 1940-1945. J’aimais l’autre Israël, celui d’avant la guerre des six jours, le petit Etat, pauvre et fort… J’ai peur moi aussi que ce soit la perversion interne qui ronge notre Etat. Que faire à part parler ?, telle est la question principale que je vous pose.

 

Avec tout mon respect,

 

M.

 

 

 

13.05.75

 

Bonjour M.,

 

Considérez la démence footbalistique aujourd’hui -20 000 spectateurs déboulonnés par l’émotion et l’admiration suscités par 22 hooligans tapant dans un ballon ; observez les traits de cette jeune génération pour laquelle ces coups de pieds et la participation émotionnelle qu’ils offrent sont devenus la teneur de leur vie spirituelle et leur principal centre d’intérêt ; regardez nos étudiants, le cœur de la plupart d'entre eux bat pour les pages football du journal quotidien ou pourles colonnes de commérage (rékhilout) d’un hebdomadaire illustré, voyez tout cela et vous connaitrez quelques un des signes de la dégénération de notre société.

 

Cette société qui a abandonné le judaïsme n’a que deux acquis pour univers : d’un côté « l’Etat », de l’autre la course effrénée vers l’augmentation du niveau de vie au moyen d’un argent qui provient de l’extérieur, tout cela en détournant l’esprit de tous les grands problèmes de l’homme (et plus particulièrement de l’homme juif), de la société et du peuple. Les besoins spirituels et psychiques de cette société lui sont fournis par une pitoyable imitation du mode de vie occidental et d'une façon véritablement caricaturale : bestialisation par le divertissement et le sport, bestialisation par la débauche et la pornographie, bestialisation par l’ivresse nationaliste ou la glorification du courage guerrier.

 

C’est la raison pour laquelle cette dégringolade humaine, sociale et nationale se poursuivra jusqu’à l'écroulement et la désagrégation. 

  

Avec ma bénédiction,

 Yechayahou Leibovitz

 

 

 

 

«Les Arabes ne seront jamais nos amis»

Jérusalem, le 27.03.69

 

Bonjour C.,

 

Votre lettre datée du 13 Mars ne m’est parvenue que cette semaine, sans que je connaisse la raison de ce retard. Vous mélangez deux sujets différents entre lesquels il n’y a, excusez-moi, aucun rapport ni la moindre influence réciproque :

  • Notre relation et notre comportement vis-à-vis des Arabes en tant qu’êtres humains, citoyens de l’Etat.

  • Le problème de la paix entre Juifs et Arabes.

 

Pour ce qui est du premier point il n’y a pas de désaccord fondamental entre vous et moi. Si nous revendiquons la démocratie et la liberté (à mes yeux la liberté est plus importante que la démocratie), nous n’avons pas le droit de porter atteinte aux droits de l’homme ni aux droits civiques d’un Arabe même si nous savions qu’au plus profond de son cœur et de ses intentions il reste notre ennemi invétéré et l’ennemi de l’Etat [d’Israël]. Cela reste valable tant qu’il ne commet aucun acte concret contre nous ou contre l’Etat. Il n’est bien entendu inutile d'ajouter qu’il est interdit de le déshonorer ou de l’humilier.

 

Les Arabes ne seront jamais nos amis. Plus encore : il est inévitable qu’ils soient nos ennemis et aient pour but d’en finir avec nous car nous représentons un conquérant étranger ayant pris le pouvoir -à leurs dépens- sur leurs personnes et sur ce qu'ils considère leur terre et leur patrie. Nous efforcer, de notre côté, de développer des relations correctes ne changerait rien à ce fait. Cela ne ferait pas progresser la paix entre Juifs et Arabes. Il est impossible que les Arabes s’accommodent avec la transformation de cette terre, qui fut pendant mille trois cents ans une terre arabe, en Etat d’Israël. De même que nous ne pourrons renoncer ni à notre indépendance ni à notre patrie nationale recouvrée après mille neuf cents ans. Nous avons nous aussi combattu contre le pouvoir mandataire et colonial britannique. Non parce qu’il nous exploitait, nous tuait, nous ruinait ou nous abaissait, mais parce qu’il nous imposait un pouvoir étranger opposé à nos aspirations nationales. Il en est de même pour les Arabes en ce qui concerne le pouvoir israélien. C’est pour cela qu’il n’y a aucune chance de paix entre Juifs et Arabes dans un avenir proche.

 

Bien à vous,

Avec toute mon amitié et ma bénédiction,

 Yéchayahou.

 

 

 

Impossible de ne pas se mouiller quand on marche sous la pluie (p 407)

 

(Suite a l’interdiction, le 08.06.79, de la manifestation des habitants de Chekh’em -Naplouse- contre la creation de « Elon More », colonie de peuplement en Samarie, et suite aux mesures qui suivirent, on s’adressa a Leibovitz, lui demandant d’ajouter sa signature a la petition redigee contre de tels evenements.)

 

26.07.79

 

Bonjour, La manifestation prevue n’a pas de sens. Ce que nous ferons a Chekh’em est, comme tous les actes de repression et de criminalité commis dans les territoires, la consequence obligatoire du fait meme que nous entretenions une force d’occupation sur un autre peuple. Cette domination, il est impossible de ne pas la mener par tous les moyens repressifs et criminels. Reclamer que de tels actes ne soient pas commis, cela ressemble a reclamer ne pas etre mouille quand on marche sous la pluie. Une protestation n’a de sens que si elle dirigee contre le fait meme de notre pouvoir d’occupation des territoires de un million deux cent cinquante mille Arabes et pas contre certaines actions de ce pouvoir ; une manifestation n’ayant de sens que s’il s’agit d’une manifestation pour le retrait des territoires. Ce n’est pas a Chekh’em qu’il faut manifester mais dans les villes israeliennes, et meme dans tout endroit du monde ou notre voix peut porter.

 

Avec ma benediction, Yechayahou Leibovitz

 

 

 

 

 

L’occupation et la guerre d’un cote, la pauvrete de l’autre (p 408)

(L’Association des Quartiers Pauvres envoya a Leibovitz, en lui demandant de reagir, une note resumant leurs positions quant a l’etat des lieux en matiere de misere et la difficulte d’en sortir.)

27.02.90

Pour : M. A., president de l’Association des Quartiers Pauvres Jaffa

Cher M. A., La situation que vous decrivez avec justesse et verite ne pourra s’arranger tant que l’Etat consacrera toute son energie et ses ressources -tant materielles qu’humaines a un seul but : maintenir par tous les moyens son pouvoir d’occupation sur les territoires et faire la guerre a ses habitants. C’est la que toutes les forces sont gaspillees. Il ne nous reste ni le temps, ni l’energie, ni les moyens de nous occuper des reels problemes et des reels besoins de l’Etat et du peuple : la pauvrete, la crise de l’ education, la crise [du systeme de] sante, la crise du logement, les ecarts communautaires et sociologiques, etc. Ce n’est que si l’Etat d’Israel se libere de l’aspiration maudite de maintenir sa domination violente sur les territoires et leur peuple que nous aurons l’eventualite et la chance de voir l’attention du gouvernement et de la direction de l’Etat se tourner vers les veritables problemes du peuple, ainsi que la force et les ressources de l’Etat consacres a l’amelioration de la situation interieure. C’est pourquoi vous devez vous joindre de toutes vos forces au combat public pour le changement de la ligne politique et securitaire de l’Etat d’Israel.

 

Avec toute mon estime, Yechayahou Leibovitz

 

 

 

 

Egaux pour faire la paix (p 404)

 

(L’Assemblee Israelienne pour la Paix Israel-Palestine diffusait le 27.06.75 un manifeste de principes pour la paix. Elle demanda a Leibovitz de le signer. Certains membres de l’assemblee demanderent aussi a Leibovitz d’ accepter d’etre nomme president d’honneur de l’assemblee, mais il refusa.)

 

29.07.75

 

Pour : Le comite directeur, Assemblee Israelienne pour la Paix Israel-Palestine Tel-Aviv

Bonjour, Je m’identifie aux principes de votre « Nous croyons » mais je ne peux malgre cela m’associer a votre initiative de creation de « l’Assemblee » en question, car je considere ses buts tels qu’ils sont exprimes, « servir d’ etape dans le dialogue, etc. », « expliquer l’enjeu d’une paix israelo-palestinienne, etc. », comme une diversion vis-a-vis de l’essentiel de ce qu’il y a a faire a l’heure actuelle pour la paix. Il n’existe aucune chance de dialogue israelo-palestinien , aucune eventualite d’expliquer l’enjeu de la paix tant que l’Etat d’Israel maintiendra sous son controle le peuple palestinien. Il n’y a aucun dialogue veritable entre un dominateur et un domine ; il n’y a de dialogue veritable qu’entre egaux. Un Palestinien soucieux de son propre honneur et anime d’une conscience nationale arabe n’entretiendra pas de sinceres pourparlers avec nous tant qu’Israel imposera une domination sur son peuple, meme si notre intention, au travers de ces pourparlers visaient a rapprocher la suppression de cette domination. Ce n’est qu’apres notre retrait inconditionnel des territoires dans lesquels vivent un million et demi d’ Arabes, accompagne de l’interruption de toute intervention dans leurs affaires, de toute directive et conseil vis-a-vis de l’organisation de leur affaires comme ils l’entendent, ce n’est qu’alors que des pourparlers seront peut-etre (peut-etre !) possible. En d’autres termes : d’abord le retrait, ensuite des pourparlers, alors que vous avez l’intention d’inverser cet ordre. Cette planification d’action manque de sens et d’efficacite. C’est pourquoi j’adhere aux principes 1,2 et 3 enumeres dans « Nous croyons », alors qu’a la place des principes qui vont du n° 4 au n° 14, je ne peux que proposer la formulation suivante :

4. Qu’Israel doit se retirer des territoires occupes en 1967 et entamer des negociations avec tout pouvoir qui verra le jour dans ces territoires en vue d’organiser des relations entre l’Etat d’Israel et ce pouvoir, y compris les necessaires negociations sur les frontieres et une resolution convenable de la question de Jerusalem.

Je sais que vu l’etat d’esprit ambiant au sein du peuple israelien et les forces de pression qui animent cette communaute, il n’y a aucune chance realiste pour qu’Israel fournisse dans un avenir proche un gouvernement qui irait dans ce sens et pour que dans le monde arabe s’eleve un veritable pouvoir desireux de par sa propre bonne volonte de composer avec Israel. Par consequent, le fait que nous parvenions a nos fins depend de ce qu’imposent les grandes puissances. Toute action publique pour la paix qui ne va pas dans ce sens et ne le proclame pas explicitement est un voeux pieu.

Pourtant, meme si je ne m’associe pas, pour les raisons evoquees ci-dessus, a votre initiative, je voudrais rester en contact avec « l’assemblee » naissante (si elle voit le jour) et meme encourager, dans la mesure de mes possibilites, celles de ses activites qui me conviennent.

 

Avec ma benediction de paix, Yechayahou Leibovitz

 

 

 


 

 

 

Du courage

 

06.01.92

 

Pr. Yechayahou Leibovitz,

 

J’ai grandi dans un kibboutz, et j’ai pris sur moi le joug de la Torah et des mitsvot. Je vis aujourd’hui au kibboutz.

Ma question est la suivante : est-il possible d’observer convenablement la Torah et les mitsvot dans un kibboutz, au milieu d’un groupe de non-religieux, dans un endroit sans synagogue et sans avoir la possibilité de réaliser une prière en groupe, ou bien dois-je « m’exiler dans un lieu de Torah » ?

 

Avec ma profonde bénédiction,

 

A.

 

 14.01.92

 

A.,

 

Un grand bonjour,

 

Tu as pris sur toi quelque chose de très grand, que la force et le courage t’accompagnent ! Quant à la question que tu me poses, je ne pourrais y répondre sans connaître les liens sentimentaux et personnels qui t’unissent à ton kibboutz. Si tu y es attaché, l’acceptation du joug de la Torah et des mitsvot ne t’oblige pas à l’abandonner. Si tu tiens le coup pour respecter chabbat et la cacherout, accomplir seul la mitsva de prier (faute de synagogue là où tu habites) dans une société non-religieuse par rapport à laquelle ton état-d’esprit et ton mode de vie sont étrangers, il en résultera une certaine sanctification du nom de Dieu, un certain héroïsme (courage), dans l’esprit du premier mot du Shoulkh’an Aroukh’ : « L’homme se dominera comme un lion pour se lever le matin afin de servir Dieu », et quand le Rama explique la signification de « se dominera », il dit :  « Il n’hésitera pas malgré ceux qui se moquent de lui dans son service de Dieu ».

 

Bien entendu, il est plus simple et plus facile de déménager dans un lieu de Torah et de s’intégrer à un groupe de personnes qui observent le Torah. Il n’y a que toi, seul et par toi-même, qui puisse choisir dans quel chemin tu préfères aller. Quoi qu’il en soit, que tes mains restent fortes !

 

Je serai ravi que nous restions en contact.

 

 

Avec ma chaleureuse bénédiction,

 

Yechayahou Leibovitz 

 

 

 

 

 

Du sens de la vie 

 

 

23.12.82

 

Cher prof. Leibowitz,

 

Vous venez à l’instant de terminer une conférence devant de jeunes officiers dont je faisais partie. Votre position et votre opinion au sujet de la vie m’ont amené à ressentir qu’il existe tout de même un homme qui réfléchit au monde dans son intégralité, qui ne l’observe pas depuis le petit monde réduit de son quotidien.

(…)

 

La mort de l’homme, en fin de compte, me conduit à ne pas comprendre le sens du fait même de notre existence, car celle-ci prend fin et il ne reste rien de nous, à moins qu’il y ait pour l’homme une continuité après la mort.

 

J’aurais été très intéressée d’entendre à quoi vous croyez et quel est le sens que vous trouvez à la vie de l’homme en tant qu’individu, et à son existence.

En quoi réside, selon vous, l’existence divine ? Se mêle-t-elle à la vie des êtres humains ? A vôtre âge avancé, la question de la mort vous fait-elle peur ?

Croyez-vous à la vie dans le monde futur ?

 

Je sais que ces questions sont difficiles et trop complexes pour être abordées par écrit, mais pourtant je suis tellement tourmentée par ces questions que j’aurais aimé recevoir quelques mots en retour de la part d’un homme sage et particulier comme vous l’êtes.

 

Dans l’espoir d’une réponse, avec toute mon estime,

 

Ch.

 

 

 

 

02.01.83

 

Bonjour,

 

Bien entendu il y a lieu de répondre à vos questions, qui ont l’air de sortir du cœur, et l’ensemble de votre lettre, écrite en toute sincérité, m’oblige, en essayant de la comprendre au mieux, à donner la meilleure réponse que je puisse donner. Mais dans votre lettre, vous précisez vous-même combien il est difficile de fournir par écrit une réponse adéquate, puisque l’écrit oblige à la concision. Cependant, si vous pouviez vous libérer quelques heures et venir à Jérusalem nous pourrions discuter sérieusement des grandes questions que vous avez soulevées, et je le ferai volontiers. Pour l’instant je suis obligé de me contenter d’allusions là où il y aurait lieu de développer plus largement et plus profondément.

 

La conscience du fait que « je vais mourir » est un bien personnel et spirituel précieux. Elle fait partie des choses qui distinguent l’homme de l’animal. Cette conscience, non seulement ne fait pas planer une ombre au dessus de la vie, mais c’est précisément à partir d’elle que l’homme a conscience de son humanité et de la valeur des années de vie qui lui sont offertes. Ce n’est pas ce qu’il y a après la mort qui doit préoccuper l’être humain ni « s’il y a une continuité pour l’homme après la mort » (pour reprendre votre expression), mais qu’y a-t-il dans sa vie, et que fait-il de ce don qui lui a été remis gratuitement. C’est déjà bien assez.

 

Il y a des gens, nombreux, dont le fait-même de leur existence physique est pour eux le contenu de leur vie, et c’est eux qui ont « peur de la mort ». Mais il y a des gens qui savent évaluer le sens du « nombre d’années de [leur] vaine vie », selon l’expression de l’Ecclésiaste, ainsi que la valeur de ce sens. Que ce nombre soit bref ou long, que leur vie continue ou pas après la mort. En cela il existe d’immenses différences entre les hommes.

 

Il y a des être humains qui trouvent un sens à leur brève existence dans l’établissement d’une descendance, qu’ils élèvent et éduquent et à qui ils permettent de poursuivre après eux la chaîne de la vie.

Et il y en a qui remplissent leur brève existence par une course après les plaisirs et les délices, lesquels sont pour eux le contenu sensé de l’existence.

 

Certains sont pleinement satisfaits si dans leur brève existence ils réussissent à faire quelque chose de bien et d’utile aux autres personnes de leur génération, ou aux générations futures.

 

D’autres se satisfont de l’obtention d’honneur, de pouvoir, ou d’une gloire qui elle aussi perdurera après leur mort.

 

Puis il y en a qui trouvent un sens à la vie dans le fait d’acquérir savoir ou sagesse, même si cette acquisition de leur survit pas.

 

Pour d’autres, le sens de la vie passe par certaines réussites scientifiques, littéraires ou artistiques qu’ils pourront léguer aux générations qui leur feront suite.

 

Puis il y en a qui perçoivent que la vie est un fait contingent et bref, et par conséquent aussi, une fausse réalité (« vanité de vanité » comme dirait l’Ecclésiaste). Mais ils accordent à cette vanité un sens et une valeur du fait que dans cette vie ils servent Dieu, qui est le vrai et l’éternité. Cette perception ne dépend absolument pas de la foi en un « monde futur », dont nous ne savons rien.

 

Vous vous trompez lorsque vous pensez que la foi au monde futur, concept très vague, est ce qui détermine la relation de l’homme religieux à la vie et à la mort. Il ne fait pas de doute que l’expression suprême de la foi religieuse dans le monde du judaïsme soit le jour de Kippour. Or, dans l’ensemble du culte divin du jour de Kippour, il n’y a même pas un rappel d’une vie après la mort ou du monde futur. Tout le sujet de ce grand jour tient en la question suivante : comment toi, être humain, te tiens-tu, de ton vivant, dans ce monde-ci, face à Dieu ? C’est le sens de la foi religieuse.

 

Votre question : « En quoi réside, selon vous, l’existence divine ? » fait partie des sujets auxquels on peut appliquer l’expression de la Torah : « plus longue que la terre et plus large que la mer », et je n’y répondrai pas dans cette lettre. Pour l’instant je me contenterai de mentionner que le cœur même de cette question appartient à celles qu’un idolâtre se pose au sujet de sa divinité. Celui qui a foi en Dieu connaît les trois mots de la Torah : « Je serai que je serai », et les trois derniers mots de Kippour : « Hachem1 est Dieu ». Il sait qu’ « Hachem -qu’il soit source d’abondance- n’est pas un corps [c’est à dire qu’il n’est pas un concept relevant des catégories de la pensée humaine]2, que les accidents du corps ne le concernent pas et qu’absolument rien ne lui ressemble ». La relation de l’homme croyant à Dieu ne tient pas en une connaissance qu’il aurait de Dieu mais dans l’acceptation de l’obligation de servir Dieu, c’est-à-dire d’accomplir la Torah et les mitsvot.

 

J’ai déjà dit au début de cette lettre que je suis prêt à discuter avec vous de vos questions. Si vous le voulez, et si vous pouvez venir à Jérusalem, faites le moi savoir quelques jours avant votre venue , par lettre ou téléphone, afin que nous puissions fixer un moment pour discuter. Mon numéro de téléphone est le : 02- 233 449.

 

Avec ma bénédiction,

 

Yéchayahou Leibowitz.

 

 

 

 

 1 Ndt : Hachem : « le Nom », expression courante qui renvoie au tétragramme.

2 Introduction du Rambam au Chapitre H’eleq du traité Sanhédrin dans son commentaire de la Michna.

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi vivre s’il n’y a pas de vie après la mort ?

 

 02.01.92

 

Professeur Leibowitz, bonjour,

 

Je m’appelle N., j’ai quinze ans et j’habite à Réh’ovot. J’ai entendu parler de vos nombreuses occupations dans différents domaines scientifiques et j’ai lu quelques une de vos paroles dans le journal. C’est pourquoi je voudrais vous poser quelques questions qui me dérangent beaucoup en ce moment, je pense que vous me comprendrez. Mes questions concernent la mort. Il y a six mois environ j’ai beaucoup réfléchi àk la question et je suis parvenu, à mon avis, à une compréhension profonde de la question. « Digérer » « l’idée de la mort » m’a remué, des questions se sont réveillées en moi et les réponses de mon entourage (parents, amis,…) ne m’ont pas satisfait. C’est pourquoi je m’adresse à vous, en tant qu’homme intelligent ayant une riche expérience de la vie. Voici mes questions : Y-a-t-il une vie après la mort ? S’il n’y en a pas (et d’après la logique il semble qu’il n’y en ait pas), alors pourquoi vivre ? Existe-t-il dans le monde une quelconque preuve, ou un témoignage de l’existence d’une force supérieure ? Comment vous même, en homme de religion et de science, vous « arrangez-vous » à ce sujet ? Je vous serais très reconnaissant si vous répondiez à ma lettre car j’accorde beaucoup de valeur à votre avis, mais je comprendrais également que vous ne répondiez pas, car j’imagine que vous êtes un homme très occupé.

 

 

 

Très respectueusement,

 

N.

 

 

 

02.02.92

Bonjour N.,

 

Votre lettre datée du 02.01.92 ne m’est parvenue que le 31.01. De là le retard de ma réponse.

 

Qu’il y ait des « questions qui vous dérangent », pour reprendre votre expression, c’est bon signe, c’est un signe que vous réfléchissez. L’essentiel de l’intelligence d’un être humain est de savoir poser des questions. Qu’il sache ou non répondre, ou obtenir une réponse à sa question. Pour certaines des plus grandes et graves questions nous n’avons pas de réponses. Vous savez que dans la Haggadah de Pessah’, l’opposé du « Sage » est « Celui qui ne sait pas poser de questions ».

 

Faute de temps, je n’ai pas la possibilité, dans cette lettre, d’aborder en profondeur de grandes questions et je suis obligé de me contenter d’allusions.

 

  1. Sachez que tous les problèmes de l’être humain, son rôle, ses valeurs, ne concernent que sa vie et pas ce qu’il y a après, qu’il y ait ou non « une vie après la mort ». Vous savez que le jour de Kippour, à Néïla, qui est l’expression suprême de l’examen de conscience d’un être humain, il n’y a pas la moindre allusion à quelque chose au-delà de la vie, et la question qui y est mise en avant est la suivante : "Que fais-tu de ta vie, comment dans ta vie te tiens-tu devant Dieu ?"

 

C’est l’homme qui donne un sens à sa vie quand il cherche et s’efforce d’y concrétiser quelque chose en lequel il voit une valeur. Et les hommes se distinguent les uns des autres par ce qu’ils reconnaissent comme valeur.

 

  1. Vous vous interrogez quand à « l’existence d’une force supérieure ». La force est une notion physique. Je connais quatre forces : nucléaire forte, nucléaire faible, électromagnétique, gravitationnelle, et elles n’ont rien de « supérieur », c’est à dire qu’elles n’ont aucune signification en terme de valeur. Si vous vouliez parler de Dieu, il n’est pas une force, mais Dieu, et l’homme qui s’y attache reconnait comme valeur suprême de sa vie le culte qu’il voue à Dieu.

 

 Vous vous interrogez [aussi] quand à « la science et la religion ». La science fournit un savoir (des informations) sur le monde, et n’engage l’homme à rien du tout, car le monde est vide de tout sens. La religion ne s’occupe pas de procurer quelque chose à l’homme (la science procure [quelque chose à] un professeur d’université), mais elle présente à l’homme l’injonction de servir Dieu. Il y a celui qui reconnaît comme une obligation le fait d’entendre cette injonction, il est ce qu’on appelle un homme croyant, et il y a celui qui ne reconnaît pas cette obligation. Pour l’un et l’autre, cela ne dépend pas d’une quelconque information, ou d’un manque d’information, sur le monde. La foi n’est pas une conclusion que l’homme tire du monde et de l’observation du monde, mais la décision par excellence, en terme de valeur, que l’homme est susceptible de prendre.

 

 

Je vous renvoie à mon petit livre, Science et Valeurs (éd. De l’université radiophonique), dans lequel quelques une de vos questions sont abordées. Et si vous avez l’occasion d’être à Jérusalem dans les prochains jours, vous pouvez venir en discuter avec moi.

 

 

 

Avec ma bénédiction,

 

Y.L.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Finalité de la vie – Une réponse scientifique ?

 

 

 

 31.07.94

 

M Leibowitz, bonjour,

 

Puis-je vous demander de m’éclairer au sujet d’un problème sur lequel j’ai buté à la lecture de la brochure “Psychopathologie” de Yehoudah Fried dans laquelle l’auteur aborde, au début du chapitre 11 (cf. photocopie ci-jointe), la question de la finalité de la vie. Question difficile d’après tout le monde. Pourtant je comprends de sa façon d’aborder la question que certains pensent que les psychologues sont qualifiés pour répondre à cette question.

 

Au même instant, je me suis rappelé que dans le petit livre que vous aviez écrit, « Entretiens sur la science et les valeurs », il était dit sans ambiguïté que la réponse à cette question relève d’un choix de valeur. Autrement dit, qu’elle n’est pas susceptible d’être résolue par le biais de la connaissance scientifique dont nous disposons aujourd’hui (photocopie ci-jointe). Etant donné que je considère la psychologie comme une science, je ne sais pas si je peux déduire que vous êtes d’accord avec Mr Fried au sujet de ce passage de son livre, ou pas.

 

Je me réjouirais que vous me fassiez connaître votre opinion sur la question.

 

Avec grand respect,

 

M.

 

 

 

  

 

08.08.941

 

 

M, bonjour,

 

Le fait que vous soyez vivant, votre existence, est un fait, une donnée qui ne relève ni de votre décision ni de votre choix (« Malgré-toi tu vis ») et ne relève par conséquent pas non plus de la connaissance d’une finalité qui s’y exprimerait. Vous l’acceptez comme une réalité ou vous la rejetez et vous vous suicidez.

 

Le concept de finalité ne s’applique qu’à des éléments de votre vie (pas à la vie elle même !), éléments que vous choisissez par une décision volontaire, que vous réussissiez ou non à les réaliser.

 

 

 

Y.L.

 

 

 

1 Leibowitz est décédé le 18.08.94

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